
Il y a quelques semaines, les réseaux sociaux ont relayé une publication de Kristian Blummenfelt sur laquelle ce dernier, à l’issue d’un test en laboratoire, laisse apparaitre sur du moniteur le résultat de son test de VO2max. L’écran affiche un VO2max de 101,1 ml/min/kg. Soit 7,797 litres d’O2 divisé par le poids de 77 kg.
Un cas unique comme celui d’Oscar Svendsen (96 ml/min/kg) ?
Un tel VO2max était jusqu’à maintenant inconnu dans la littérature scientifique à l’exception d’un jeune cycliste Norvégien. Le cas du jeune cycliste Oskar Svendsen, pour lequel un VO₂max d’environ 96 ml·min⁻¹·kg⁻¹ a été rapporté, constitue une observation rare dans la littérature scientifique disponible. Toutefois, ce cas isolé ne peut pas être mobilisé comme borne maximale robuste de la physiologie humaine pour au moins deux raisons.
Premièrement, les mesures longitudinales présentées dans cette publication montrent un plafonnement préalable du VO₂max autour de 85 ml·min⁻¹·kg⁻¹ lors des trois tests précédents, suivi d’une augmentation brutale de plus de 13,6%, alors que la puissance atteinte au test n’augmente que de manière modérée (moins de 5%), passant en moyenne de 504 W à 525 watts. Un tel découplage entre l’évolution de la puissance maximale mesurée et l’élévation du VO₂max rapporté mérite d’être discuté, car il peut refléter soit une variabilité méthodologique, soit un changement physiologique atypique.
Deuxièmement, l’hématocrite mesuré varie de 45,0% à 48,8% au cours du suivi. Or, dans de nombreux contextes d’entraînement d’endurance, l’augmentation du volume plasmatique tend plutôt à entraîner une diminution relative de l’hématocrite à mesure que les adaptations aérobies se consolident. Cette variation, sans être interprétable à elle seule, constitue néanmoins un élément additionnel qui limite l’utilisation de ce cas unique comme référence normative.
Qu’en est il vraiment de Kristian Blummenfelt ?
Tout d’abord, l’information est brute, issue d’une vidéo captée sans information supplémentaire. En effet, un test de VO2max est une procédure métrologique délicate qui nécessite des vérifications et parfois des corrections. Cette publication, bien qu’informelle, ne constitue pas un argument scientifique solide. Elle peut être fausse comme vraie. Et ce qu’affiche l’écran me semble plutôt aller dans le sens du faux.
En effet, sur l’écran il y a une anomalie, car la valeur du RER1 est à 0,93, or pour un test de VO2max, ce dernier est sensé être supérieur à 1, et même de l’ordre de 1,1. On peut donc revoir le résultat, puisqu’on aperçoit la valeur du VC02 qui est 7,250 litres par minutes. Donc 7,250 / 1,1 = 6,59 litres / min, soit une VO2max de 86 ± 1 ml/min/kg pour un poids de 76 ± 1 kg. Tout indique qu’il y a une erreur à propos de ce VO2max.
Pour recouper cela, faisons une comparaison avec le plus connu des cyclistes dont on soupçonne un VO2max de l’ordre de 100 unités.
Kristian Blummenfelt VS Tadej Pogacar
Pour aller plus loin, il convient donc par exemple de comparer le niveau de performance de Blummenfelt avec celui d’autres athlètes dans d’autres disciplines pour voir si celui ci est cohérent avec un tel VO2max. En effet, si Kristian Blummenfelt possède vraiment un tel VO2max, alors qu’il pèse 77 kg, sa puissance théorique à PMA devrait se situer autour de 640 ± 10 watts, et sa FTP autour de 485 ± 10 watts. Des valeurs stratosphériques contre lesquelles même le Slovène Tadej Pogacar ne pourrait rien.
Or, lorsqu’on observe les prestations de ce triathlète, on voit très clairement que son niveau cycliste est largement inférieur au « miraculeux » Slovène. Prenons un exemple. Lors du triathlon de Geelong, Kristian Blummenfelt a effectué 90 km à 45,7 km/h de moyenne sur un parcours relativement roulant avec 450 m de dénivelé avec son vélo de CLM. Cela est remarquable, mais regardez ce qu’a fait Tadej Pogacar lors des championnats du monde à Kigali alors qu’il avait déjà 150 km dans les jambes. Il roula seul pendant 90 km sur un parcours avec 1650 m de dénivelé à la vitesse moyenne de 43,4 km/h sans vélo de contre-la-montre.
Vue comme cela, il peut sembler difficile de comparer les performances. Mais nous pouvons estimer les puissances standardisées de l’un et l’autre.
Comparons les FTP de Blummenfelt et Pogacar
Pour Pogacar, nous avions déjà montré qu’il avait développé au minimum 348 ± 9 watts / 70 kg pendant un peu plus de deux heures, le tout à 1500 m d’altitude, ce qui sous estime théoriquement sa puissance de 2 ou 3 %.
Quant à Kristian Blummenfelt, pour rouler au niveau de la mer à 45 km/h sur ce parcours roulant qui comporte au moins 6 freinages important pour effectuer un demi tour, il lui fallait une puissance de 326 ± 17 watts pendant 1h58. Notre incertitude est assez grande, en raison des freinages que l’on du mal à quantifier2.
En outre, les données de puissances de Kristian Blummenfelt furent analysées par deux entraineurs lors des JO médaille d’or 2021. On y découvre que sa FTP est de 410 watts pour un poids de 76 ± 1 kg, soit 5,5 watts / kg. Ce dernier a confirmé en 2025 que sa FTP était un peu au dessus de 400 watts. Ce qui est remarquable, mais très loin de ce que réalise Tadej Pogacar avec une FTP de 6,3 ± 0,1 watts/kg. Il faudrait que Kristian Blummenfelt augmente sa FTP de 12% pour rivaliser avec le Slovène.
Nous avons presque 10% d’écart en terme de puissance standardisée. Dans ce contexte, on ne voit pas trop comment, Kristian Blummenfelt pourrait disposer d’un VO2max aussi élevé. Cela impliquerait un rendement métabolique de la filière aérobie de l’ordre de 19 %, ce qui est assez difficile à envisager.
Le rendement : clef de voute de la puissance
Toutefois, méfions-nous car la relation entre le VO2max et la puissance n’est pas un critère simple à manier. Entre les deux, on trouve le rendement, c’est-à-dire la conversion de l’énergie biochimique (métabolique) en énergie mécanique (watt). Or, la littérature scientifique nous enseigne que le rendement peut varier de 19 à 23 %.
On pourrait s’attendre à ce que les valeurs basses de rendement (19 à 20 %) concernent plutôt des débutants, peu entraînés, car ils ont une moins bonne technique par exemple. Mais cette hypothèse ne semble pas facilement vérifiable. Les débutants et les experts présentent des efficacités parfois similaires. Qu’est-ce qui explique les différences de rendement brut énergétique ? Quelques phénomènes ont été identifiés :
Rendement et fibres lentes
La quantité de fibres lentes : C’est probablement un facteur clé. Il y a une corrélation positive entre le % de fibres à contractions lentes du muscle et le rendement brut. Toutefois, Kristian Blummenfelt n’est pas un sprinteur, il fait de l’Ironman, il est donc probablement plus typé endurant que sprinteur. Et Pogacar dispose quant à lui d’excellentes performances sur des efforts anaérobies ; il est capable de gagner des sprints en côte, par exemple. Il est donc peu probable que la différence entre nos deux stars vienne de la proportion de fibres lentes.
Rendement et découplage mitochondrial
Le découplage mitochondrial désigne un mécanisme biochimique au cours duquel la consommation d’oxygène par la chaîne respiratoire n’est pas entièrement couplée à la production d’ATP. Dans ce cas, une partie de l’énergie issue des réactions oxydatives est dissipée sous forme de chaleur, ce qui réduit le rendement énergétique global.
Toutefois, dans le cadre d’une analyse de performance en conditions réelles, il n’existe pas de moyen direct de quantifier ce phénomène, qui reste donc une hypothèse difficilement vérifiable mais sérieuse pour expliquer les différences de rendement brut.
Rendement – intensité et durée de l’effort
Le type d’effort, durée et intensité : pour les efforts très intenses (supérieurs à la FTP), le rendement brut semble meilleur, mais cela pourrait être une illusion liée à la participation croissante de la capacité anaérobie qui se passe d’oxygène. On constate aussi que plus l’effort est long à une intensité modérée (inférieure à la FTP), et plus le rendement se dégrade. Là, on peut suspecter la part des lipides au détriment des glucides qui augmentent à mesure que l’effort se prolonge, ce qui altère le rendement brut. (Lien)
Rendement et relation inverse avec le VO2max
On suspecte aussi qu’il y a une relation inverse entre le rendement brut et le VO2max. (Lien et ici). Chez des cyclistes entraînés, plusieurs travaux ont observé une association inverse entre VO₂max et le rendement brut, suggérant qu’un rendement mécanique plus élevé peut partiellement compenser un VO₂max relativement plus faible. Toutefois, cette relation n’est pas universellement démontrée, et certaines de ces corrélations ont été discutées sur le plan méthodologique. Ce phénomène pourrait être l’artefact d’une adaptation de la nature qui permet de doter chaque individu de capacités aérobie adéquates à sa survie.
Malheureusement, il y a peu de recherche visant à comprendre la relation inverse entre le VO2max et le rendement.
Conclusion
Il est finalement très peu probable que Kristian Blummenfelt dispose d’un VO2max de 101 ml/min/kg. Le recalcul à partir d’un RER correct et de la VCO2 donne une valeur de 86 qui est conforme à celle d’un test qu’il avait réalisé et annoncé sur sa chaîne Youtube il y a quelques années, à savoir 87. Les données de performances cyclistes corroborent aussi cette hypothèse d’un VO2max de l’ordre de 86 ± 2. Ce qui constitue un VO2max exceptionnel pour un gabarit comme celui de Blummenfelt. En effet, disposer de 86 pour un poids de 75 kg est équivalent à un VO2max de 92 pour un athlète de 60 kg. Voir explication ci-dessous en bonus.
BONUS : VO2max et relation inverse avec le gabarit
En outre, il existe aussi une relation inverse entre le VO₂max relatif (mL/kg/min) et le gabarit : à niveau comparable, les petits gabarits peuvent atteindre des valeurs relatives plus élevées que les athlètes plus massifs. Toutefois, une partie de cet avantage vient du mode de normalisation par le poids, car le VO₂max absolu augmente avec la masse moins que proportionnellement.
Le fait que le VO₂max absolu augmente avec la masse corporelle moins que proportionnellement suggère l’existence de contraintes biologiques réelles et non d’un simple artefact de normalisation. En revanche, il n’est pas établi à ce jour que cette relation se prolonge directement par une différence systématique de rendement brut entre petits et grands gabarits. Cette hypothèse mérite d’être testée sur de larges populations, idéalement chez des cyclistes entraînés, avec mesure standardisée du rendement brut à intensité représentative.
Les petits gabarits ont ainsi souvent un VO2max plus élevé. Si vous comparez les VO2max de coureurs réalisant les mêmes performances, les plus petits gabarits auront tendance à avoir un VO2 plus important pour monter à la même vitesse. Se peut il que la gabarit influence aussi le rendement brut ?
Ci dessous, ce tableur permet de visualiser le fait que le VO2 augmente moins proportionnellement que la masse.
VO2max, masse et allométrie
Coureur 1
Coureur 2
Comparaison
- RER : Le RER (Respiratory Exchange Ratio) est le rapport entre le dioxyde de carbone produit (VCO₂) et l’oxygène consommé (VO₂) au niveau respiratoire :
RER = VCO₂ / VO₂
Il est mesuré lors d’une analyse des échanges gazeux (ergospirométrie) et permet d’estimer la nature des substrats énergétiques utilisés :
≈ 0,70 → oxydation majoritaire des lipides
≈ 0,85 → mélange lipides + glucides
≈ 1,00 → oxydation majoritaire des glucides
Lorsque le RER dépasse 1,00, cela ne reflète plus uniquement le métabolisme oxydatif, mais aussi des phénomènes comme le tamponnement du lactate, qui augmente artificiellement la production de CO₂. ↩︎ - Toutefois, 326 watts ± 17 est probablement très proche de la réalité, car d’autres triathlètes réalisant des temps assez proches développèrent par exemple 302 watts pendant 2h06 (Jye Spriggs 72 kg), 312 watts pendant 2h06 (Jack Sosinski), Tistan Price (287 watts pendant 2h05). Chez d’autres triathlètes ce jour là, nous avons vu des valeurs publiées totalement incohérentes, suggérant un défaut de calibrage des capteurs de puissance. ↩︎
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